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Josianne
Bertrand
(Reproduit avec permission du Journal Metro Montréal)
Dans
le village de Saint-Armand, dans les Cantons de l'Est, des citoyens
s'emploient à préserver les vestiges d'un village
d'esclaves noirs datant du XIXe siècle. Enquête.
Au Québec,
l'histoire des Noirs, dont c'est le mois en février, est
considérée comme l'histoire des "autres",
les immigrants d'origine africaine ou antillaise. La contribution
des Noirs à l'histoire québécoise reste encore
un secret bien gardé.
Dès 1960,
l'historien Marcel Trudel, aujourd'hui âgé de 85 ans,
a osé dire que des esclaves amérindiens et noirs étaient
utilisés en Nouvelle-France. En 1990, il pu-bliait le Dictionnaire
des esclaves et de leurs propriétaires au Canada français,
dans lequel il recense plus de 4000 esclaves, dont au moins le tiers
était des Noirs.
Un cimetière
d'esclaves au Canada
À moins d'une heure de Montréal, sur les rives du
lac Champlain, le village de Saint-Armand cache des trésors
inestimables pour une meilleure connaissance de l'histoire des Noirs
au Québec. On y retrouverait, entre autres, le seul cimetière
connu d'esclaves au Canada, le Nigger Rock, qui daterait du tournant
du XIXe siècle, selon la tradition orale de la région.
"D'après
un recensement datant de 1851, 283 Noirs habitaient la région
de Brome-Missisquoi", affirme Dominic Soulié, président
du Centre historique de Saint-Armand. Depuis deux ans, l'homme remue
ciel et terre pour protéger ce lieu historique menacé.
Il a repris le flambeau après que le seul Noir connu de la
région, Hank Avery, eut décidé, en 1997, d'user
de tous les moyens pour que soient protégés ces vestiges
du passé.
L'esclavage,
un sujet tabou
Dès le début de la visite de Saint-Armand, Dominic
Soulié avertit qu'il ne veut pas créer de nouvelles
polémiques avec cette histoire, et que le sujet de l'esclavage
a toujours été tabou dans la région. Il explique
qu'il n'existe que peu de preuves écrites de ce qu'il avance,
car le travail de recherche historique n'a pas encore été
réalisé.
Toute l'histoire
prendrait racine en 1783, avec l'arrivée dans la région
de Philip Luke, un loyaliste qui avait décidé de quitter
les États-Unis pour s'installer au Canada. En 1794, à
la mort de sa mère, Philip Luke hérite de six esclaves,
comme en témoigne un document faisant état des biens
possédés par la dame. Ces preuves ont été
analysées par l'anthropologue Roland Viau, de l'Université
de Montréal, mandaté par le ministère québécois
de la Culture en 1998 pour faire la lumière sur la question.
L'anthropologue
se base aussi sur un recensement de 1825, selon lequel le fils de
Philip Luke, Jakob, vivait avec treize autres personnes sur sa propriété
au moment de son dècès, en 1824. En raison de l'âge
auquel Jakob est décédé (27 ans) et de l'âge
de ces personnes, il est impossible qu'elles aient toutes été
ses enfants.
Une tradition
orale qui perdure
Sur leur terre, les Luke avaient un cimetière familial avec
épitaphes, qui sont toujours en place. La tradition orale
anglophone veut que les esclaves de la famille Luke aient été
enterrés quelques dizaines de mètres plus loin, devant
une colline d'ardoise, ce qui deviendra le Nigger Rock. Ce nom,
transmis à travers le temps par les habitants du village,
est reconnu par la Commission de toponymie du Québec.
Roland Raymond, dont la famille est installée à Saint-Armand
depuis plusieurs générations, se rappelle que dans
sa jeunesse, il passait souvent dans le chemin qui longe l'ancien
terrain des Luke. Une affiche verte mentionnait "Luke Cemetery",
et sur le même poteau, une autre inscription, pointant dans
le sens opposé, disait "Negro Cemetery".
"L'écriteau
du "Negro Cemetery" a été enlevé
trois fois par les propriétaires du terrain, puis remis en
place par des citoyens du village", explique M. Raymond. "La
dernière fois, la pancarte a été retrouvée
quarante kilomètres plus loin."
Vers 1950, la
terre des Luke a été achetée par la famille
Benoît. Le propriétaire, en voulant creuser un chemin
sur sa terre, aurait découvert des ossements humains. Informé
par son facteur de l'existence d'un cimetière d'esclaves
à cet endroit, il aurait réenterré les os un
peu plus loin, sans plus de formalités.
Un complexe
"afro-américain"
Mais le "complexe afro-américain" est bien plus
qu'un cimetière, d'après M. Soulié et la centaine
de membres du groupe qui tente de préserver le patrimoine
de la région. Peu de gens ont pu accéder au site,
mais Dominic Soulié cite Robert Sloma, un archéologue
du Vermont, qui aurait trouvé des briques témoignant
de la présence de fours à réverbères
à l'arrière de la propriété des Benoît,
tout juste sur la frontière américaine. Les Luke étaient
des producteurs de potasse, dont la fabrication demande beaucoup
de travail humain. On peut supposer que pour que cette entreprise
soit rentable, ils auraient uti-lisé des esclaves.
Selon M. Soulié,
il y aurait aussi les fondations des cases habitées par ces
esclaves derrière la petite colline du Nigger Rock. Quant
à la petite chapelle des Noirs, presque détruite,
elle est facilement visible à partir de la route.
Par ailleurs,
sachant que l'esclavage a été officiellement aboli
en 1833 dans l'empire britannique, il y a lieu de se demander ce
que la famille Luke a fait de ses esclaves après cette date.
"Les 283 Noirs qui vivaient dans la région en 1851 étaient
répertoriés selon leur couleur et non selon leur statut",
déplore Dominic Soulié.
L'histoire,
question d'interprétation
En effet, une bonne partie de la compréhension de l'histoire
en général, mais de l'histoire des Noirs en particulier,
repose sur des ouï-dires et des hypothèses que seuls
des historiens et des anthropologues peuvent confirmer de façon
scientifique.
Plusieurs pièces
historiques qui manquent au casse-tête sont entre les mains
ou sur les terres de vieilles familles de la région, comme
en témoignent deux livres de comptes du premier magasin général
du village, ouvert en 1799, et consultés chez Robert Côté,
résident de Saint-Armand et membre actif du Centre historique.
Le jour de la
visite du village, le propriétaire de ces documents menaçait
de les reprendre avant qu'ils n'aient été analysés
par l'historien Marcel Trudel. Robert Côté et Dominic
Soulié craignent de ne plus jamais les revoir si leur propriétaire
les reprend. "Si ces documents brûlent un jour, sans
avoir été étudiés, on perd tout ce qu'ils
renferment", explique M. Côté avec émotion.
Préserver
l'image du patrimoine
Le complexe "afro-américain" alimente toutes sortes
de chicanes de familles et de voisins depuis plusieurs générations,
au point où certains habitants de Saint-Armand, dont quelques-uns
sont influents au Conseil municipal, ont tenté d'enterrer
l'affaire pour ne plus en entendre parler.
Les propriétaires,
des agriculteurs, craignent de perdre leur terre, qui est leur gagne-pain,
et ne veulent pas d'un centre de pèlerinage ni de visiteurs
envahissants, comme cela s'est déjà produit. Les défenseurs
de ce patrimoine tentent de convaincre la famille Benoît des
avantages qu'ils pourraient tirer des riches-ses que renferme leur
propriété, car ils veulent en faire un projet commun
à toute la région. "Trop de gens tentent de se
faire du capital avec ce dossier. Le plus important maintenant,
c'est de protéger "l'image" de ce patrimoine, trop
souvent déformée par des journalistes en manque de
sensationnalisme. Nous voulons découvrir et partager notre
passé collectif. Nous avons une histoire commune, plusieurs
personnes de la région ont sûrement des Noirs dans
leur arbre généalogique et ne le savent même
pas
", avance Dominic Soulié.
Favoriser
les échanges culturels
Car le but avoué des membres du Centre historique de Saint-Armand
est d'accroître les échanges culturels. Ils ont ima-giné
plusieurs projets à cette fin, dont la mise sur pied d'un
café pour favoriser les rencontres entre les gens de la région
et avec les visiteurs. Mais avant cela, "le patrimoine de notre
région doit être reconnu, étudié et préservé",
martèle Dominic Soulié.
Malgré
le rapport de Roland Viau confirmant que les archives et les vestiges
de Saint-Armand témoignent d'une forte présence noire
dans la région et attestent la tradition orale locale, le
gouvernement du Québec n'y a pas donné suite. En juillet
dernier, le Conseil municipal de Saint-Armand a voté en faveur
d'une résolution reconnaissant l'histoire du Nigger Rock.
"Il y a un an, cela aurait été impen-sable",
opinent les trois membres du Centre historique que nous avons rencontrés.
"Plus incroyable encore, il y aura une exposition, "Visages
de l'esclavage", à l'hôtel de ville de Saint-Armand
les 22 et 23 février prochains. Cela montre qu'il y a vraiment
une ouverture en ce sens. Il n'y aura plus de retour en arrière
dans ce dossier", se réjouit M. Soulié.
L'histoire
des Noirs au Québec, une affaire d'immigration?
Lors de cette exposition, le ministre québécois de
l'Immigration et des Relations avec les citoyens, André Boulerice,
doit remettre une distinction à l'historien Marcel Trudel.
Mais le fait que ce soit ce ministre qui s'occupe du dossier de
Saint-Armand, plutôt que celle de la Culture, laisse penser
que l'histoire des Noirs, au Québec, est peut-être
encore considérée comme une affaire d'immigration.
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