|
Bertha Weston
Price
(traduit du livre Legends of Our Lakes and Rivers, 1937)
Le Rocher Donda
se dresse devant nous tel une jeune fille brun noisette se maintenant
paisiblement hors des eaux qui lui rendent hommage depuis tant d'années.
On raconte que
sur ce rocher, avait été sculptée - en relief
et exécuté avec grande dextérité -,
une tête d'Indien avec un serpent encerclant son cou. L'Indien
regardait par delà les flots comme une sentinelle, alors
que le serpent le retenait en joug. Cependant, le sculpteur n'avait
donné aucune expression aux traits du visage, qui auraient
pu conférer au personnage l'incarnation de la douleur, mais
seulement une dignité silencieuse.
Que comprendre?
Même les plus vieux habitants de cette région riche
et fertile du pays ne pouvaient l'expliquer. Ils savaient seulement
que c'était le Rocher Donda, une relique de l'ancien temps.
Les années et les éléments avaient estompé
l'étrange effigie, ne laissant qu'un rocher à nu.
Lorsque nous l'avons contemplé, nous avons eu l'impression
d'être transportés dans un passé surnaturel,
à l'époque où l'archétype à partir
duquel la tête a été sculptée marchait
parmi les vivants.
LA LÉGENDE
Il y a très très longtemps, des forêts s'étendaient
de chaque côté du lac Massawippi. Le monde des hommes
et de l'argent semblait tellement absent. Les collines, au passé
silencieux et inexploré, remplies de mystères, comme
si profondément en leurs flancs reposait le secret de l'univers,
étaient couronnées d'une majestueuse forêt d'érables,
de bouleaux, de pins et de cèdres... Ces collines tenaient
délicatement dans leur giron réservé et inébranlable
les eaux ondulantes du lac Massawippi.
Lorsque le chef
de la tribu d'Indiens qui étaient arrivés du nord
scruta la beauté et la richesse de la nature de cette contrée
sauvage, il rassembla ses guerriers autour de lui et, ensemble,
ils descendirent les pentes abruptes. En bas, ils admirèrent
le lac étendu à leurs pieds à l'ombre des collines
tel un joyau dans un écrin de jade... Et à cet endroit,
il fut décidé d'y construire leurs wigwams et d'allumer
leurs feux de camp.
Le chef de la
tribu avait une fille, la jolie Leeliwa. Elle était la bien-aimée
de Donda, le brave guerrier dont les yeux voyaient avec acuité
à travers les forêts et dont la flèche était
rapide et infaillible. Auprès de ses frères indiens,
Donda jouissait de la réputation d'un chasseur formidable.
Le chef de la tribu décida que Leeliwa devrait devenir son
épouse.
Suivant les
caprices de sa féminité, Leeliwa aimait O-ne-ka, le
bel athlète, le nageur agile, qui pouvait nager à
la brasse dans les vagues lorsque le vent et la brume s'abattaient
sur le lac et agitaient les eaux pour les transformer en furies
à crêtes blanches.
Lorsque
les chasseurs étaient partis au loin dans les forêts,
Leeliwa aimait traverser le lac avec O-ne-ka... Donda, animé
de jalousie languissante, avait coutume de monter sur une haute
falaise et accroupi dans les ombres, il observait les amants inconscients
de sa sombre vigile.
Donda watches. (Source: Bertha Weston Price, Legends
of Our Lakes and Rivers)
Une nuit, alors
que la lune était partiellement cachée par des nuages
ouatés, Leeliwa et O-ne-ka se trouvaient sur le lac à
regarder les merveilles du Vent et des Bouleaux blancs sur la rive
ouest du lac. Une bourrasque de vent s'abattit sur le lac, frappa
leur canot et le fit chavirer. O-ne-ka attrapa Leeliwa solidement
et ensemble ils bravèrent les vagues. Mais on aurait dit
qu'un il maléfique les regardait.
Où
se trouvait la force et l'agilité d'O-ne-ka? Il ne pouvait
regagner la rive! Leeliwa le regarda dans les yeux, sa tête
se pencha. Et les deux s'enfoncèrent dans les eaux bouillonnantes.
Sur le haut
rocher, Donda se tapit. Il vit le canot se renverser. Saisi par
un souffle d'horreur, il les vit disparaître! Puis, avec un
cri strident, il bondit de la falaise et plongea dans les vagues
aux crêtes blanches.
Il arriva trop
tard! Ils se trouvaient au-delà de son secours. Il retourna
sur la rive avec tristesse et se lança sur la plage ensablée.
Puis, il bondit sur ses pieds pour chercher quelque signe qui lui
aurait indiqué que le couple se battait toujours pour rester
en vie.
Soudain, il
vit un sillage d'argent traverser le lac et monter vers le flanc
de coteau abrupt. Dans ce sillage, il vit un canot blanc venir vers
la rive et accoster sur le sable de la plage en grinçant.
Il vit Leeliwa bondir du canot, monter en courant la colline et
disparaître parmi les bouleaux blancs.
"Elle est
partie à la recherche des Grandes Eaux où elle espère
trouver O-ne-ka, murmura Donda.
- Leeliwa! Me
voici!"
Il sauta dans
le lac et les eaux se refermèrent sur lui.
Le Sorcier de
la tribu, grâce à ses pouvoirs magiques, eut vent de
la tragédie du triangle amoureux et l'annonça au chef
de la tribu qui pleura longuement la perte de sa fille. Sur le rocher
où ces vigiles en solitaire s'étaient déroulées,
le chef décida que la figure de Donda devrait être
sculptée avec un serpent, symbole de la jalousie, enroulé
autour du cou.
Le regard de
Donda fixait les flots, guettant, attendant toujours que sa Leeliwa
lui revienne, en sortant des bouleaux blancs le long du sillage
argenté.
Ces aventures
se sont déroulées il y a de nombreuses années.
Les larmes des cieux et les vents du sud ont estompé son
visage sur le rocher. Mais par nuits de pleine lune, le sentier
argenté s'étend encore à travers le lac; les
bouleaux blancs murmurent encore dans le vent. Et les yeux mi-clos,
on peut parfois voir le canot de Leeliwa se diriger vers la porte
de la Terre du Grand Repos, les collines d'ombres noires et vertes.
Source : Bertha
Weston Price, Legends of Our Lakes and Rivers, Lennoxville,
1937, p. 31-33.
|